Convergence des psychologues en lutte - Table ronde « Pourquoi on est là ?» Le 29/01/2022

Intervention de Martine Vial-Durand.

Posée comme telle : « pourquoi on est là ?» est une question que j’aime beaucoup ; c’est la question œcuménique par excellence, universelle, intemporelle ! Celle qui habite chacun et qui ouvre à la promesse possible d’une épiphanie langagière.

Aujourd’hui, nous sommes là parce que nous avons, plus que jamais, besoin de forces de rapprochement afin de « continuer à penser ce qui nous arrive », penser le monde dans lequel nous vivons et les conditions de production des discours, mais aussi et peut-être essentiellement, parce que nous sommes obligés de faire un travail constant de désaliénation .
> C’est d’autant plus impératif que nous vivons dans une société habitée par l’inflation de l’instant, de l’éphémère, où ce qui paraissait un édifice solide, tels les grands récits émancipateurs, est aujourd’hui frappé d’obsolescence, c’est à dire dissous dans la folie du rêve néolibéral.
Notre problème, c’est que tout respire dans la même direction : insignifiance, négation de l histoire, inflation d’une vision technocratique du monde dont la perversion se déguise en intérêt collectif ; toute la destruction organisée des services publics témoigne de ce cauchemar. Foucault en parlait comme du « totalitarisme de l’ordinaire » c’est à dire déresponsabilisation et contrôle des citoyens.

Vous l’aurez compris, on vous veut du bien ! Mieux vaut se souvenir alors que le pire n’est jamais loin. Raison pour laquelle il faut regarder cet arrêté à la loupe. Je vais me décaler un peu par rapport à ce qui a déjà été énoncé.
On a là une forme de machine disciplinaire, une guerre qui ne se mène pas tant contre la profession, (bien qu’avec elle), que contre l’intelligence de l’acte, c’est à dire pas seulement celui du psychologue mais celui de tous les protagonistes : patient, psychologue et même médecin (à qui l’on peut prêter une expérience sensible du choix de son réseau) en sont impactés.
Chacun à la place qu'il occupe est invité à participer d’un régime de surveillance et de contrôle qui appelle sa soumission ; c’est une guerre qui vise un affaiblissement majeur de leur rôle actif et de leur capacité à peser le sens des choses.
On a donc un simulacre de soin imaginé par de soi-disant experts qui conseillent le prince et qui par allégeance, par complicité avec les divinités de la fiction libérale, lui chante à l’oreille la mascarade d’une « clinique vétérinaire », indifférente à la singularité, la temporalité et la complexité de la vie psychique ; une clinique à laquelle on demande de s’affranchir de l’expérience, de se débarrasser du réel et de participer d’une fermeture du symptôme en lui proposant la réponse normative clé-en-main que vous savez.

Et bien c’est non !

  • L'ingérence de l’État dans les pratiques professionnelles qui délégitime l’esprit de recherche voire une certaine valeur de vérité ne peut être pas être soutenue !
  • Manipuler les préjugés utilitaristes de l’époque en restreignant le champ de l’expérience, des libertés et des responsabilités individuelles, pas plus !
  • Le pseudo-positivisme scientiste, simpliste pour ne pas dire médiocre, qui aboutit à réduire l’expérience sensible des patients à une assignation identitaire, c’est également non  !
  • Pour finir le marché de dupe qui pervertit l’approche pratico-poétique du soin tout en prenant l’ensemble de la profession en otage, c’est définitivement non !

Non à cette forme perverse d’hégémonie culturelle.

Si éthique il y a, et quelque soit votre formation, elle implique de ne pas se laisser réduire à ce que Kant appelait « l’état de minorité » qui se résume par « obéissez, ne raisonnez pas ! ». C’estd’abord le citoyen en chacun qui ne peut y consentir sous peine de contribuer à son tour à faire de la démocratie la coquille vide qu’elle est en train de devenir.

Il y va d’un honneur politique à ne pas collaborer .

Alors très vite, ceci :
Nous pouvons difficilement être surpris ; en effet, dès l’instant où l’État s’érige en gestionnaire de l’intime et s’approprie sa régulation, (voir Foucault) il fait bien évidemment son marché. Il y a très nettement aujourd’hui une bourse des valeurs psy ; la posture de l’HAS, démiurge en son état, en témoigne ad nauseam en psychiatrie… Avec cet Arrêté vous l’aurez compris, les fossoyeurs de la pensée, propulsent au grand jour, une part de l’identité des psychologues et s’emploient volontairement à déchirer le voile pudique qui en recouvrait les lignes de partage ; de ce fait il contient la possibilité nauséeuse de les faire flamber à souhait.
Nous pouvons craindre sérieusement les effets de cette petite bombe lancée sur la profession, où se profile déjà les pommes de discordes qui lui sont jetées comme autant d’os à ronger : l’ordre, le remboursement, la para-médicalisation, l’évaluation, le renforcement des diplômes, une chefferie quelconque etc.
Alors la pluralité oui ! J’y ai perçu une prudence, une volonté de se défier du relativisme des opinions dans laquelle la modernité barbote à souhait. La pluralité elle, est indissociable des affaires humaines et de l’espace public, mais ce ne peut pas être sans en articuler les différences et nous sommes bien placés pour savoir le boulot que ça implique.

Sachant qu’il va falloir tenir quand rien ne tient !

A ceux qui à l’intérieur de leur cadre formel peuvent encore se penser libres de leur pratique je rappellerai volontiers la signification de la corne de bélier dans la Thora : « réveillez vous de votre somnolence ».
Ce qu’il reste de noblesse aux «  mille et une façon d’articuler la rencontre avec la folie » s’est réfugié dans votre présence et celle de quelques autres auxquels il faut tendre la main. C’est une responsabilité qui oblige prioritairement à ne pas se désaffilier de la chose publique.

Il paraît que plus on est aux confins du découragement plus on est près du courage.
Le sens des Inter-collèges et du C.N.I. n’est peut être rien d’autre que la tentative de créer un pont, une passerelle qui aille de l’un à l’autre.

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